MOTORIK KRIMINELLER, une nouvelle dans l’univers de Berlin 18, par Fabrice Colin, suite (S01E03)

B18 Laurie Greasley prev 1

Et voici l’épisode 2 de Motorik Krimineller, la série de micro-nouvelles dans l’univers de Berlin 18 par Fabrice Colin, que vous retrouverez dans le beau livre qui sera proposé dans la campagne de crowdfunding du printemps 2018, en complément du jeu. …

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Episode 3
(version 1.0 – 6/11/2017)

Juliana Gransberg : J’ai fait la connaissance de Robrecht en dernière année de lycée. J’aimais bien son côté mauvais garçon ; mine de rien, il savait imposer le respect. Et en même temps, je pouvais sans honte le présenter à mes parents. Ce n’était pas un strahlungpunk avec les joues couvertes de lésions artificielles ou un nihil larmoyant défoncé aux super-dépresseurs. Il n’avait même pas de tatouages et ne touchait pas à la drogue. Il était vraiment épris de moi. J’étais sa première petite amie sérieuse. On couchait ensemble. Il mettait des préservatifs. À La Haye, on pouvait alors en acheter légalement.
C’était une période pleine d’espoir. Il y avait un élan positif, on parlait paix durable, embellie économique, démocratie. Cette année-là, on était en 73 si je me souviens bien, aucune tuerie scolaire n’avait été déplorée dans la zone de La Haye, c’est dire si les choses s’étaient apaisées. Robrecht voulait qu’on parte vivre dans le Zentrum, il parlait même de fonder une famille. Un soir, ça l’a pris brusquement, il m’a dit qu’il allait tenter le concours d’entrée de la Falk Akademie. Je connaissais un peu son passé, ses bêtises, alors ça m’a fait rire, mais il était sérieux, et deux mois après, le voilà reçu à la Falk Akademie d’Hanovre. J’étais plutôt fière de lui.

Robrecht Bakeland : La police du Zentrum recrutait à tour de bras. Le conflit de 66 n’avait pas mis un frein à l’accroissement démographique et urbain. Ils avaient besoin de toujours plus de flics pour maintenir un semblant d’ordre. Le concours d’entrée à l’académie, franchement, pour le rater, il fallait vraiment le vouloir.
En fonction des résultats obtenus au concours, on était dispatchés dans les cinq falk akademien d’Europa. La plus classe, c’était celle de Potsdam. Pour la rejoindre, en plus d’excellentes notes, le piston était indispensable. Ensuite venait celle d’Hanovre, puis enfin, les plus excentrées, Munich pour la zone sud, Hambourg pour la zone nord, et Varsovie pour l’est. Dans cette dernière, ils envoyaient les taches, les futures recrues du Falkiek.
Les recrues d’Hanovre se faisaient appeler les rotehunde, les chiens rouges. Quand on sortait en vêtements civils, on enfilait toujours quelque chose d’écarlate, des pompes, un foulard, une casquette, peu importe, on portait nos couleurs, comme un gang. Mais il y avait clairement deux camps : les ambitieux qui voulaient devenir enquêteurs ; ceux-là se la jouaient fins limiers, c’était des connards pour la plupart ; et ceux qui avaient envie de porter l’uniforme, d’arpenter le bitume, d’être au front, quoi. J’étais l’un d’eux. En plus, on pouvait être opérationnel en à peine un an, alors que les autres passaient deux années de plus à bûcher la criminologie et la science forensique, ou à apprendre par cœur le code de procédure pénale.
Ce qui m’a le plus botté durant mon année de formation ? Tout ce qui avait trait à l’exercice légal de la violence. La self-défense, le maniement du tonfa, le tir… Je ne suis pas spécialement un homme violent, je veux dire, je ne suis pas du genre à défoncer un mec juste parce qu’il m’a regardé de travers ou à coller une balle dans sa nuque parce qu’il me doit quelques centaines d’euromarks. Mais c’était indéniablement ce qu’il y avait de plus marrant à faire à l’académie.

Mederick Hirsh : J’ai été formateur en autodéfense, techniques de combat rapproché et maniement du tonfa, à la Falk Akademie d’Hanovre, pendant trois ans, entre 72 et 75. Après , j’ai été muté à l’académie de Varsovie. Ça fait cinq ans que je suis à la retraite. J’aurais aimé continuer à enseigner. Maintenant, que voulez-vous, je m’empâte, j’ai des douleurs chroniques et je dois me gaver d’anti-inflammatoires juste pour soulever une fourchette. Quand le corps se sent inutile, il crève à petit feu.
J’ai eu Bakeland comme élève. J’ai un souvenir clair et précis de ce garçon. Il n’était pas le plus doué ni le plus appliqué, mais il était certainement le plus… vicieux. Et croyez-moi, dans ma bouche, il s’agit d’un compliment. C’est le genre d’attitude qui n’est pas vraiment encouragé dans une académie de police, on oriente les élèves vers une utilisation raisonnée et maîtrisée de la violence. Le fameux principe de juste nécessité. Mais on ne neutralise pas un adversaire avec des sauts de chat et une réplique bien sentie. Et ça, Bakeland l’avait parfaitement compris. Ces filles et ces garçons, ils vont être confrontés à de vraies menaces. Quoi que disent nos politiques, la rue est un théâtre de guerre.
On dispose d’un excellent matériel dans les falk akademien : protections en biostalh, masques balistiques, tonfas électriques, matraques assistées, revolvers Marxmen de dernière génération, grenades soniques, et j’en passe. Le problème, c’est après, sur le terrain. Faut voir les dotations au sein des falkhouses, c’est catastrophique : il y a encore des gilets pare-balles en Kevlar, des Marxmen 12.33 qui s’enrayent une fois sur deux, des matraques tellement fatiguées qu’on ne pourrait même pas assommer une mouche avec. Les filles et les garçons que j’ai eu l’occasion de former, je les préparais à ça, à la réalité du terrain, je leur apprenais à se débrouiller avec trois fois rien. Parce qu’au final, on ne peut compter que sur sa propre fureur et son propre instinct.
Bakeland, de la fureur, il en avait à revendre. Ça ne se voyait pas sur son visage, non, pas du tout. Il avait plutôt la tête d’un futur expert-comptable ou d’un vendeur de robots aspirateurs. Je ne sais pas d’où il tirait cette rage, cette espèce d’intelligence tactique innée dont disposent certains prédateurs. C’est un mystère, pour moi.
Je n’ai jamais pensé qu’il ferait un bon flic tel que les gens se le figurent ; en tout cas, pas de ceux qui gravissent promptement les échelons et collectionnent les médailles du mérite. Mais je vous pose la question : est-ce qu’on a vraiment besoin de bons flics ?
Moi, je crois plutôt qu’on a besoin de gens prêts à se salir. On a besoin de nettoyeurs.

Robrecht Bakeland : Mon année de formation s’est déroulée sans anicroche. Un week-end sur deux, je retournais à La Haye pour retrouver Juliana et pour acheter un peu de came que je revendais aux élèves de l’académie. Rien de bien méchant : du braun, de la syngras, enfin des trucs qui s’avalent et qui se fument. À la fin, j’ai été reçu avec mention et j’ai pu choisir mon affectation. Je voulais le district 18 et rien d’autre. Vous savez : Berlin, c’est le district 18, c’est là que tout se fait, que tout se décide, et puis ça a du charme ces monuments d’avant-guerre qui tiennent encore debout. Je m’y voyais déjà avec Juliana et pourquoi pas, une ribambelle de gosses… ou de petits clébards.
Après la remise des diplômes, on est tous allés en ville pour fêter ça, habillés des uniformes qu’en temps normal, on n’avait pas le droit de porter hors de l’enceinte de l’académie. On descendait des bières à la terrasse d’une brasserie, et puis une espèce de junkie s’est ramené, il baragouinait un mélange d’allemand, de roumain, de je ne sais quoi d’autre. Il s’est mis à nous insulter, à nous traiter de sale flic, d’enfants de putain. Il a même menacé de nous crever. Les autres l’ont envoyé balader en se marrant. Mais moi, ça ne m’a pas fait rire. J’étais un falk dorénavant, je sentais ça en moi, profondément ; un falk ne doit jamais accepter qu’on lui manque de respect. Ce soir-là, j’ai perdu mon sang-froid comme jamais.
J’ai repéré par où le type filait, et quand les autres sont partis en quête d’une boîte où finir la nuit, je leur ai faussé compagnie. Je l’ai retrouvé dans la rue qui longe le lac Maschsee. À l’époque, le lac servait de dépotoir à tous les quartiers alentour. À part des ragondins pelés, personne ne se promenait sur les berges. Le junkie était là, titubant au bord d’un caniveau, complètement dans les vapes. Je ne lui ai pas laissé le temps de l’ouvrir. J’ai marché droit sur lui, je lui ai fauché les jambes, il est tombé, je me suis accroupi, j’ai enfoncé mon genou dans ses côtes et je me suis mis à le tabasser. Vraiment méchamment. Je ne me suis arrêté que quand mes poings ont commencé à me faire un mal de chien. Je me suis relevé. J’ai dû encore lui coller quelques coups de pied, mais comme il restait inerte, je n’ai pas insisté. J’avais du sang et des glaires sur mon uniforme, alors je suis rentré directement à l’académie, j’ai pris une douche et j’ai dormi. Le lendemain, je suis allé me faire dépister, une précaution élémentaire quand un camé vous vomit dessus.
Pendant quelques jours, je me suis demandé si j’avais tué ce type. Il me semblait qu’il respirait encore quand je l’avais laissé étalé sur le trottoir. Je n’ai pas trop cherché à savoir.
Avec le recul et l’expérience, je dirais qu’il y a des chances pour que je l’aie tué. Même si, à mon avis, les drogues avaient déjà fait le plus gros du travail.

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