Maman, on a interviewé Bruce Sterling, premier et dernier Cyberpunk

« Quand quelqu’un vous qualifie de ‘désabusé et pessimiste’, il dit seulement qu’il a trop peur de voir le monde comme vous ». Après avoir traduit plusieurs nouvelles inédites du pape du cyberpunk (disponibles ci dessous), 500NDG a décidé de lui donner la parole. On parle Baudrillard, effondrement, asile littéraire et NKM. Rencontre avec un auteur d’avenir…

Look what they done to my song

500 NDG : Dystopique, nihiliste, désabusé, pessimiste… Né au début des années 1980, le cyberpunk semble aujourd’hui plus présent que jamais, en tout cas surtout , ou même uniquement par son esthétique – le « Néon & Chrome » façon Gibson. Vous qui avez lancé le genre, avez-vous des regrets à ce sujet ?

Mirroshades (Mozart en verre miroirs) l’anthologie qui lance le mouvement


Bruce Sterling : Des regrets ? Je devrais peut-être en avoir, mais on a juste écrit des nouvelles de SF. On n’a rien fait de vraiment regrettable, genre participer à la fonte des pôles ou commettre des génocides… Aucun cyberpunk n’a été arrêté ni envoyé en prison. On n’a aucune raison valable de faire pénitence.
En fait, quand quelqu’un vous qualifie de « désabusé et pessimiste », il dit seulement qu’il a trop peur de voir le monde comme vous. C’est comme les croyants qui sont surpris et choqués par l’athéisme, qui reste pourtant une philosophie relativement compréhensible.

500NDG: L’aventure des débuts vous semble-t-elle dévoyée ? Pourquoi et comment ?

BS :Tout ce qui est culturel finit par être dévoyé, ou par changer en tout cas. Mais ça revient toujours, sous une forme ou une autre. Je vous parle de cyberpunk ; il se déroule parfois un ou deux ans sans qu’on me pose de questions à ce sujet, puis ça revient. C’est comme des oiseaux migrateurs.
Peut-être qu’un jeune découvrira le cyberpunk en lisant cette interview, et ce sera pour elle ou lui l’occasion de le dévoyer d’une nouvelle façon, d’une façon originale. Ces choses-là ne m’inquiètent pas, je ne maîtrise pas le mouvement des marées.

Cyberpunk not dead ?

500NDG: Au-delà de son esthétique et de ses thèmes, vous semblerait-il juste de définir le cyberpunk comme une littérature d’anticipation des « rapports sociaux de productions » (comme disent les marxiens) – bref, la littérature qui imagine la forme du capitalisme et (peut-être) les moyens de subvertir celui-ci ? Si qu’est-ce qu’il a encore à dire sur notre société ?

America, Jean Baudrillard clope au bec


BS: J’aime bien votre formule. Elle me rappelle les essais de sociologie des années 1980, Baudrillard par exemple. Les gens se demandaient pourquoi moi, écrivain de SF américain, j’en lisais autant, quitte à le citer directement dans mes livres. Aujourd’hui, la philosophie de Baudrillard semble un peu passée de mode, et je n’en recommanderai pas la lecture (pas plus que celle de textes cyberpunks), mais dans les années 80-90, ses écrits me semblaient très utiles pertinents.
Même l’évidente hostilité envers la société américaine à l’œuvre dans son essai America me semblait intéressante, et même saine. Il ne mentionnait pratiquement aucun américain en tant qu’être humain ; il critiquait juste vertement le matérialisme de la culture américaine. En tant que lecteur américain, je trouvais dans ce message quelque chose d’à la fois révélateur et inspirant.
Il faisait exactement ce que vous suggérez dans votre question. En tant que romancier, ce n’est pas tout à fait mon cas, mais j’aimais écrire de la SF qui, d’une certaine façon « menaçait de devenir du Baudrillard ». J’aimais le sentiment de malaise postmoderne qu’il inspirait – ça me manque .

My generation

500NDG: Dans nombre de vos romans, comme dans Le gamin artificiel (Artificial kid), mais surtout Le feu sacré (Holy fire), on retrouve l’idée d’une génération écrasée par le poids des anciennes, à cause des technologies de longévité et de l’accumulation du savoir/pouvoir. Question âge, vous sentez-vous aujourd’hui écrasant ou écrasé ?

Le feu sacré, dernier roman publié en français, en 1996


BS: Certainement pas écrasé , parce que je suis vieux. Ce sont les jeunes qu’on écrase, pas moi. Ils s’endettent, ont du mal à trouver un logement, n’ont pas de quoi se marier ou élever des enfants, leurs salaires sont bas ; ils sont une minorité dans un monde de vieux, et une minorité opprimée. C’est nul. Ancienne génération, prophète ou intemporel ?
On vieillit, c’est tout. Même un « prophète postmoderne » comme Baudrillard ne peut pas se prémunir du passage du temps. Il aimait les opéras de Monteverdi, qui ont 450 ans. Moi, bien que cyberpunk, j’en écoute aussi pas mal, surtout « Orfeo », qui parle d’art, de mort tragique, d’enfer, des étoiles et des dieux… C’est fantasque et délirant, mais ça reste frais, vivant… Un classique intemporel , quoi.

500NDG: Comment voyez-vous la SF actuelle, ou plutôt qu’en voyez-vous ? À quelle place vous sentez-vous dans ce panorama ?


BS: j’écris de la « fantascienza » et j’aime ça. Je n’appartiens pas à la scène SF italienne, mais j’écris de la science-fiction qui parle de l’Italie et des Italiens. Mon dernier livre, Robots artists and Black swans, est un recueil de ces nouvelles de « fantascienza ». Elles n’ont pas l’impact de mes œuvres cyberpunk des années 1980, mais je les trouve plus personnelles, et elles me satisfont davantage sur le plan créatif.
Quand je lis des jeunes auteurs de SF, je suis frappé par leur côté « premiers de la classe », presque érudits. Ils sont assez nombreux à avoir un doctorat. Bref, ils ne viennent pas de la rue, ce ne sont pas des punks, ils n’ont rien de pop .

Like a time machine

500NDG: En 1996, vous avez donc sorti Holy Fire, un roman dont l’action se situe à la fin d’un XXIe complètement dominé par les technologies biomédicales, suite à une pandémie dans les années 2020 (que l’on retrouve d’une façon rampante dans Gros temps / Heavy Weather)…. Holy shit, vous avez une machine à voyager dans le temps cachée dans votre garage depuis 25 ans ? Plus sérieusement, pensez-vous que le futur ressemblera (bien plus que prévu au milieu des années 90) à votre vision ?


BS: En ce moment, j’entends souvent cette remarque à propos du cyberpunk. La plus grande partie de la SF à succès parle quand même de magie, de dragons ou de planètes extraterrestres. Parce qu’un auteur de SF avec de vraies perspectives sur l’avenir – comme j’ai pu l’être parce que, en tant que journaliste spécialisé en technologie, je connaissais pas mal de futurologues – peut créer des œuvres plutôt inquiétantes… Pourtant, au début du cyberpunk, pas grand-monde n’imaginait que nos livres pourraient prédire la société d’aujourd’hui. On les trouvait plus étranges, on comprenait mal de quoi ils parlaient. Aujourd’hui, ils peuvent nous sembler prophétiques, ou carrément réalistes ; mais à l’époque, ils étaient provocateurs, satiriques, extrêmes.
Mais, effectivement, en tant que cyberpunks, nous avions nos fans et nos supporters. J’ai souvent été surpris de voir que les intellectuels, dans l’art, la littérature, le design ou les sciences nous connaissaient et nous appréciaient. Nous étions donc assez controversés, mais aussi très encouragés

500NDG: Les personnages âgées qui dominent le monde de Holy Fire sont en fait des femmes – une vision relativement révolutionnaire, ambigüe et réaliste (en un mot, baudrillardienne). Est-ce votre roman préféré ?


BS: En tout cas, c’est celui de mes lectrices…

500NDG: Qu’écririez-vous aujourd’hui pour préfacer une réédition française de Holy Fire (votre dernier roman traduit, il y a 26 ans) ? En particulier, sur cette place des femmes ?


BS:Je ne saurais pas trop quoi dire aux Français d’aujourd’hui. Je me suis beaucoup intéressé à Carla Bruni, parce qu’elle est du Piémont et que je vis en partie à Turin. Carla n’est pas française, mais la réaction des Français à son égard était passionnante.
En fait, j’aimerais plutôt qu’une femme politique française écrive la préface d’un de mes romans. Je pense à Anne Hidalgo, Valérie Trierweiller ou Ségolène Royal. Julie Gayet, pourquoi pas. Si je devais choisir, ce serait Nathalie Kosciusko-Morizet. Avec son intérêt pour la haute technologie et sa trajectoire tragique, NKM me semble la plus à même de comprendre mes œuvres .

Omnia vanitas

500NDG: De la fin de Schismatrice à une nouvelle comme « Audoghast » (que nous venons de traduire), vous faites planer un parfum de vanité ironique mais implacable sur l’histoire, et même sur le devenir de l’humanité elle-même… Vous sentez-vous, comme le « Souffrant » d’Audoghast, tel une Cassandre victime de sa propre lucidité ?

BS: Je lis beaucoup sur l’Histoire, et j’aime dans mes écrits créer ces personnages qui apportent une vision ironique, des commentaires historiques. Des gens à part, toujours – Cassandre ne peut pas être une héroïne centrale. Imaginez, quelqu’un qui tombe amoureux de Cassandre, qui veut la rendre heureuse, lui faire des enfants, lui donner une maison, et pourquoi pas lui trouver une carrière dans les marchés à terme… Pas facile, hein ? J’ai écrit un roman d’amour entre deux futurologues, mais il n’a pas bien marché. Très étrange, mais sans succès.

Cyberwriting


500NDG: Vous avez été l’auteur/éditeur du premier ebook au début des années 90. A l’époque, on pensait que ça allait libérer la culture… c’est bien plus nuancé que ça aujourd’hui non ? Sans parler du fait que, de façon générale, les écrivains crèvent toujours la dalle, non ?

BS: C’est vrai, même si, personnellement, je ne crève pas la dalle. Je suis devenu célèbre pour avoir mis en ligne un livre gratuit dans les débuts d’Internet, mais c’était circonstanciel – le bon moment pour un tel geste.

J’ai fréquenté des milieux et des cultures révolutionnaires, « libérées ». Je les ai trouvé en général confus et désordonnés. Toutes sortes d’opportunités se présentent, mais elles n’ont pas grande chose de « culturel ». En fait, personne ne saisit vraiment ce qui se passe – les cadres de référence ont été dissous.

Fin de l’épisode


500NDG: Votre dernier roman publié, Pirate Utopia, date de 2016. Relativement court, il ne suit pas une trame narrative classique. La narration « au long cours », la forme du récit début/péripéties/fin vous semblent-elles des ressources épuisées ou en voie d’extinction ? Bref, avez-vous renoncé au roman ?

BS: J’apprécie les romans d’autres écrivains, et je ne pense pas que la forme en soi pose problème, mais j’ai déjà écrit pas mal de romans. Et de toute façon, je ne souhaitais pas écrire tout un roman au sujet des événements de Rijeka en 1919. Une « utopie pirate » n’est pas un lieu de beauté – c’est un vrai bordel, un maelstrom .

Breakdown

500NDG: Vos nouvelles et vos romans, évoquent souvent l’effondrement d’un monde – quand ce n’est pas carrément sa dissolution, comme dans le très lovecraftien « From Beyond the Coming Age of Networked Matter » (en VF et gratuit ici) (ça y est, on a cité toutes les nouvelles traduites par 500NDG !). Que vous inspirent les effondrements de la réalité, comme une pandémie mondiale ou le retour de la guerre et du bon vieux modèle du dictateur-atomique-fou-à-lier qu’on croyait éteint depuis belle lurette ?


BS:C’est le genre de thème – l’effondrement d’une réalité – qui passionne mon copain Rudy Rucker . C’est vrai que, du point de vue de la SF, ce sont des moments intéressants – pour peu qu’on les montre sous un angle original (et pas juste avec un monstre en caoutchouc dans un film).

« The future is a past that succeed »

500NDG: C’est vous qui avez écrit ça quelque part il me semble. Vous avez d’ailleurs illustré cette idée avec (entre autres) La machine à différence (The Difference Engine), ou l’époque victorienne s’engage dans la société de l’information. Une autre façon de montrer où on peut/aurait pu aller, et que c’est un choix qui ne se réduit pas à la technologie. Et ce n’est pas forcément une très bonne chose dans le roman, sur fond de darwinisme social. Alors, on a raté quoi comme futurs possibles, qu’on a enterrés ? Ou on a échappé & quoi ?

Un des rares romans de Bruce Sterling encore édité en français, considéré comme fondateur du sous genre Steampunk


BS: Trop de possibilités – c’est sans fin. On peut écrire de la SF en partant de n’importe quelle matière scientifique, et la science peut tout étudier. Lord Dunsany s’est bien vanté de pouvoir écrire une nouvelle fantastique sur « la vase de la Tamise »…


Asile littéraire

500NDG: Depuis au moins Zeitgeist et jusqu’à une nouvelle comme « Totem poles » (également traduite par 500NDG), vous aimez promener vos héros autour du monde, et en particulier sur le « vieux continent » (sans parler des micros-états et autres territoires pirates). Vous-même séjournez souvent en Europe, où vous avez même laissé pousser un double littéraire, Bruno Argento. Quelle est votre vision de texan sur l’Europe, et d’européen sur les USA ? Si vous deviez déposer un dossier de réfugié littéraire en France, vous mettriez quoi dans la lettre de motivation ?


BS: Je suis un écrivain voyageur, et qui aime l’errance. Je n’écris pas forcément sur les endroits où je vais. Je ne sais pas d’où me vient ce côté nomade, cette impossibilité à rester au même endroit. C’est peut-être génétique – mon père était comme ça.
Dans ses dernières années, il s’est enfin posé dans un endroit qu’il aimait et où il a trouvé une certaine paix. Bref, si je devais m’installer en France, je dirais quelque chose comme « Laissez-moi me trouver un endroit bizarre qui ne plaît à personne d’autre, et je promets de ne pas blesser vos sentiments ».

500NDG: Et seriez-vous prêt, alors, à écrire une nouvelle « pour la France » ? Ou bien à voir vos œuvres (re)traduites et publiées ?

BS: En fait, nombre de mes livres sont traduits en Italie, mais c’est parce que je participe un peu à la scène littéraire italienne et que je connais personnellement certains éditeurs. Côté français, ce n’est pas encore ça. Je ne connais pas bien le marché. Je sais que les lecteurs français aiment beaucoup Philip K. Dick, mais ça ne veut pas dire qu’ils apprécient tous les auteurs de SF américains. Peut-être que ce sera plus facile de me publier après ma mort ? Ça arrive à pas mal d’auteurs …

Note : L’entretien – ou plus exactement l’échange de mails – est interrompu par le traducteur râleur qui se plaint d’avoir trop de matière et pas assez de papier. Mais ce n’est que partie remise car, chez 500NDG, on aurait plutôt envie de contredire les derniers mots de l’interview…(la discussion s’est poursuivie)

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