MOTORIK KRIMINELLER, une nouvelle dans l’univers de Berlin 18, par Fabrice Colin (S01E01)

B18 Laurie Greasley prev 1

 

Berlin XVIII V4, comme vous le savez si vous suivez 500NDG débordera du JDR et sera accompagné d’un « beau livre » de « background ». Outre les parties purement descriptives, ce livre contiendra, à la façon des premières éditions du jeu, une « série » de nouvelles, récit choral présentant l’univers du jeux à travers différents personnage et dans la durée.  C’est écrit par Fabrice Colin, et nous avons choisi d’en partager une grande partie avec vous, deux vendredi par mois, jusqu’à la campagne pour le jeu, au printemps 2018. Voici le premier épisode…

 

MOTORIK KRIMINELLER

 

Un feuilleton dans l’univers de Berlin 18.

(Version 1.1 – 21/10/2017)

Épisode 1

 

            Ivan Geffen : Je ne veux pas m’étendre sur ma vie intime, ce n’est pas le sujet et ça ne le sera jamais, mais il faut que je rende grâce à ma compagne Livia, car parmi les innombrables choses dont je lui suis redevable, il y a ces pages que vous venez d’entamer et que j’espère vous ne lâcherez pas en chemin.

Sans Livia, sans son amour, sa volonté et sa rudesse, je serais encore un médiocre qui court après les piges, un faker qui invente la pousse d’un troisième sein doué de conscience sur la poitrine d’une vieille star du porno (merde, vous y avez vraiment cru ?) ou qui promeut les vertus d’un régime à base d’eau de vaisselle.

Je ne la mérite probablement pas.

Ce matin-là, c’était le premier jour de l’automne, Livia m’a dit, tandis qu’elle remettait de l’ordre sur son visage de noctambule devant l’évier turquoise de la salle de bain  :

— J’ai rencontré maître Netchev au Tour de France (un nouveau restaurant crudivore qui s’est ouvert dans le district 18, on y picole du vin boosté tout en mâchant du foie cru et des navets marinés, si j’ai bien compris le concept).

— Maître Netchev ? Le mec qui est à l’Ordre des avocats ce que Peter Berg le cannibale est à la grande cuisine ?

— Ouais… Et je lui ai glissé que tu souhaitais faire un article, un article sérieux, sur Bakeland.

— Quand j’ai suggéré ça, j’étais extrêmement ivre.

— Ça fait combien de temps que tu n’as pas écrit quelque chose de potable ? Quatre, cinq ans ? C’était quoi déjà ta dernière enquête ? Les plus beaux tatouages péniens d’Europa ?

Livia avait raison. Elle a raison la plupart du temps ; à force de m’incliner devant sa perspicacité, j’ai gagné en souplesse. Netchev lui avait filé le téléphone de son client. Il était écrit au dos de sa carte de visite, comme s’il s’agissait du numéro d’un plombier ou d’un bon chiropracteur.

Après avoir contemplé les treize chiffres (avec l’indicatif du district 47) jusqu’à les connaître par cœur, je me suis décidé à appeler. Bakeland a décroché. Il a dit : « Allo ? » Ça a été aussi simple que ça.

Je me suis présenté. Je lui ai dit : « Monsieur Bakeland, je voudrais vous interviewer. Quand ça vous convient, où ça vous convient, vous posez vos conditions. »

Il avait une voix presque juvénile au téléphone. Il était cordial, il blaguait. On a convenu d’un premier rendez-vous, chez lui. Il m’a donné l’adresse, m’a prévenu qu’on me fouillerait à l’entrée, que je ne devais pas porter d’arme, ni de caméra cachée, sans quoi on me renverrait, non sans m’avoir d’abord sévèrement chahuté, que par contre, je pouvais venir avec un enregistreur, si je voulais, et qu’une bouteille de bon schnaps, ce n’était pas interdit non plus.

Je m’étais préparé à investir une forteresse, à négocier cette entrevue durant des heures au téléphone. C’était Robrecht Bakeland, quand même, un type extrêmement dangereux, dont le nom devait figurer en tête sur la liste de la plupart des tueurs à gages d’Europa, l’homme qui avait fait tomber Arakel Garabedian, ce qui impliquait une espérance de vie des plus courtes et une mort peu enviable.

Et là, il m’invitait chez lui aussi simplement que l’on invite un pote à passer prendre un verre.

Je me suis dit qu’il avait peut-être envie de se confier, de se raconter, laisser quelque chose pour la postérité avant de finir dissous dans un fût d’acide chlorhydrique. Ou alors, il avait lu et aimé mon article sur les tatouages péniens.

Durant les quelques jours qui ont précédé notre entretien, j’ai contacté d’autres personnes impliquées : des proches de Bakeland, des falks qui l’avaient connu, des voyous qui l’avaient côtoyé… Afin d’élargir mon champ, d’avoir un regard choral sur les événements. Je ne me posais pas la question de savoir à qui j’allais vendre mon papier ni combien je pourrais en demander. Je voulais avant tout que Livia soit fière de moi.

 

 

Livia Gal : Sur le coup, ça m’a paru sensationnel. Approcher un homme comme Bakeland. Je veux dire, son nom est dorénavant inscrit dans l’histoire criminelle du Zentrum, l’histoire tout court aussi.

Alors, oui, sur le coup, j’étais heureuse pour Ivan, pour nous deux. Ivan est un journaliste, pas un faker de trottoir-presse. Ça a toujours été un journaliste. Il souffrait de s’être égaré. J’ai pensé que ce serait bien de lui remettre le pied à l’étrier.

Mais chaque fois qu’il partait rencontrer Bakeland, je ne pouvais pas m’empêcher de trembler. Je n’étais jamais certaine de le voir revenir. Le problème, ce n’était pas Bakeland, je n’avais pas peur de lui. Dans sa position, je ne croyais pas qu’il soit dangereux… Les gens qu’il pouvait attirer, par contre… Les Armins voulaient sa peau, les Russkis voulaient sa peau, les Turkishs, et je ne sais qui d’autre encore. Des flics, aussi, probablement.

Bakeland, c’était un aimant à carnage. Et je venais d’envoyer mon mec dans ses parages.

Un jour, pour voir ce que ça fait, il faudra que j’essaye d’être raisonnable.

 

 

            Ivan Geffen : La dernière fois que j’ai mis les pieds dans le district 47, c’était en 2090. Et encore, je n’avais pas trop eu l’opportunité de visiter la surface. Je me souvenais vaguement de friches, de quartiers décrépis, de façades ruinées, de routes impraticables à cause des fissures et des cratères. Durant le conflit de 66, on y avait testé des missiles pénétrants, des engins mininucléaires capables de souffler des installations souterraines. À l’époque, les stratèges européens voyaient des bases souterraines partout. À les en croire, la moitié de la population russe se planquait dans des bases souterraines.

Toute cette terre brassée et cette roche fracturée, ça a grandement facilité le creusement de l’autobahn Dresde-Zagreb et plus tard du Zentrum-Istanbul, et puis d’autres filant droit vers l’est à travers le no man’s land. Le sous-sol du district 47 est à ce jour un des trois plus grands hubs routiers d’Europa. Une manne pour le blanchiment d’argent. Des types bien avisés comme Bakeland y ont injecté des fortunes.

Bakeland a misé sur les infrastructures de surface. Il a financé en partie la transformation du quartier Konigs-Wusterhausen : centre commercial géant, centre d’affaires, pépinière industrielle. De l’acier et du verre fumé se sont mis à pousser sur les vieilles briques et le béton poreux. L’ancien bâti n’a pas été démoli, perte de temps, perte d’argent, il s’est retrouvé enchâssé dans cette prolifération clinquante. Et au milieu de tout ça une falkhouse à rendre jaloux tous les flics du vieux Berlin, posée sur de solides pilotis en acier inoxydable, qui trône comme l’œil omniscient du panoptique de Bentham.

Un trait commun à tous les criminels endurcis : ils aiment avoir des flics à portée de la main.

La demeure de Bakeland, à l’ouest, échouée dans des sous-bois fangeux, a une vilaine allure de tombeau. Une horreur de béton au toit pyramidal, cernée de contreforts épais et courtauds. Elle est d’un autre temps, d’un temps où l’on redoutait plus que tout la transparence et la grâce. Je ne sais pas si ça en dit long sur lui. J’ai rencontré des mafieux qui aimaient la dorure et le néon, les jungles en plastique et les fauves empaillés. Visiblement, ce n’est pas son cas.

Sa garde rapprochée, trois gaillards, le mot est vieillot, mais il convient, parlent avec un brin d’accent néerlandais. Courtois, professionnels, ils me palpent et me passent au détecteur de métaux et de composés instables. Je montre le contenu de mon sac : un enregistreur compact, un cahier à couverture rigide, quelques stylos et une bouteille de Kräuterlikör. Je suis clean. Je vais pouvoir rencontrer l’homme qui se décrit lui-même comme « un salopard de niveau dopolympique » : Robrecht Bakeland.

 

A Suivre….

Texte: Fabrice Colin

Illustration : Laurie Greasley

(c) 500 Nuances de geek 2017, tous droit réservés (pour une fois)

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